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28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 14:11

Mon chaton,

T'auras réussi un exploit: celui de réussir à me faire fermer ma grande gueule. Quand je me suis retrouvée devant cette feuille, tournant le dos à ton cercueil, j'ai mis trois plombes à gribouiller quelque chose sans queue ni tête. D'habitude, quand je suis frappée du syndrome de la page blanche, c'est parce que simultanément, je ricane niaisement à tes facéties en "mp". Ton acolyte d'ailleurs (l'autre membre de ce duo nommé "Pipo et Bozo" entre nous) a judicieusement remarqué que désormais il y avait un autre clown aux côtés d'Achille Zavatta sur les plaques au père Lachaise. (et en plus toi tu ne réveillais pas ma coulrophobie, ce qui est à porter à ton crédit)

C'est logique quand on y pense. La dernière fois que je t'ai vu, y'a quoi? une vingtaine de jours...la dernière fois que je t'ai vu donc, on a beaucoup rigolé, comme d'habitude. J'avais hâte de te retrouver le 30, pour qu'on rigole comme des hyènes au récit de nos mésaventures en ton absence. Qu'on se foute bien de ceux qui voulaient te foutre en l'air. Tu les as bien trollés ceux-là, tu as fait ça toi-même, tout seul, comme un grand. 

Tu sais chaton (enfin non, tu sais pas) jusqu'à ce que je pose les doigts sur cette boîte, je refusais d'y croire. J'avais ton rire dans la tête. Je me disais que j'allais zoner à Ménil, que je t'entendrais m'apostropher par un délicat "Ficus qui pue" (sic) qu'on allait se tripoter nos tatouages respectifs (oui c'était notre truc-maintenant je conçois que pour les autres ça devait avoir l'air bizarre.) et boire de la bière au nom à rallonge. Qu'on allait blaguer sur les flics, le racisme, le patriarcat, l'homophobie, la transphobie,  bref tout ce qui nous pourrit la vie, le calorifère de notre rage. 

C'est la rage qui nous a rapproché. Dès qu'un truc me foutait hors de moi (et tu sais que ça arrive souvent) , j'allais me servir une louche de Sick Ender: et toi, sans savoir au début qui j'étais, tu postais des fragments de ces élucubrations bloguesques (ce mot n'existe pas) -me faisant au passage GROSSE PROPAGANDA, ce dont je te remercie. Quand on s'est rencontrés c'était la fête: on se ressemblait un peu tu sais, on fait partie de ces gens que tout le monde prend pour des bourrins à cause de leur propension à rouspéter, de celles et ceux qui remplissent leurs écorchures avec de l'encre pour que personne ne voit qu'en-dessous, c'est tout cramé. Celles et ceux qui parfois soulèvent un coin du tapis sous lequel on enfouit nos problèmes et le rabattent bien vite d'un éclat de rire. 

Merde chaton, ce sont pas les occasions qui manquent en ce moment de revenir gueuler sur mon blog, cet espace dérisoire auquel indirectement tu as contribué, puisque tu fais partie des gens qui m'ont permis d'évoluer. Et pourtant je gardais le silence. J'emmagazinais tes remarques, tes cris de rage, tes plaisanteries, pour plus tard, pour "quand j'écrirai à nouveau". T'es content de toi, je fais mon come-back non pas pour gueuler sur l'islamophobie, le racisme, l'homophobie, le sexisme, la transphobie, les violences policières, le traitement honteux des migrantEs, la persécution des putes à Belleville et toutes ces choses merdiques qui rendent l'atmosphère irrespirable ici et ailleurs, mais...pour chouiner. 

Nonobstant tu rendais tout ça un peu plus respirable. Sauf que toi, t'étais à la limite de l'asphyxie. A la cérémonie, quelqu'un a dit que tu étais un funambule. C'est très juste: je pensais pas que tu tomberais. Je te croyais quand tu disais que ça allait. Quand tu m'as fait suffisamment confiance pour me raconter les trucs moches qui t'étaient tombés sur le coin de la gueule en presque 40 ans, je croyais que tout ça était derrière toi. Que t'emmitoufler dans tes amitiés c'était suffisant. 

Tu étais aimé, chaton. Quelqu'un d'autre a dit que tu étais un élan (pas l'animal). Un élan vers les autres. Et compte tenu du monde qui se bousculait à tes obsèques, il est facile de le constater. (même si la décence la plus élémentaire aurait dû visser le cul de certain-es chez eux. Mais on s'en fout de cette minorité d'individus.) 

Ca me fait chier (poétique euphémisme) d'avoir revu un vieux pote (et découvert que c'était le parrain de ton fils, décidément la haute société du XXe arrondissement c'est très endogamique), d'avoir rencontré tes parents (qui sont adorables, soit-dit en passant) à CETTE occasion. 

On s'est serrés les coudes autour de toi. On a pris notre lot d'éclaboussures quand des personnes malveillantes ont soigneusement attendu que tu sois loin et tout seul pour déverser un flot de merde sur ton compte. Certaines plus que d'autres, et aujourd'hui, il ne leur reste que des larmes pour nettoyer. On l'a fait parce qu'on n'a jamais douté de toi. Parce qu'on aimait t'avoir dans nos vies, à quelque niveau que ce soit. Prévert a dit "il y a des gens qui s'entretuent, d'autres qui s'entrevivent". Avec toi on pouvait s'entrevivre, par petites touches, parfois une photo de ton gamin surgissant au détour d'une conversation (on s'est bien marré d'ailleurs en se remémorant ta papa-poulerie-ce mot n'existe pas non plus mais ça te convient bien.) d'autres fois des accès de colère immédiatement suivis d'excuses. Parce que t'étais comme ça, impulsif, excessif, capricieux même, mais pas méchant pour deux ronds. Et encore, perso j'ai jamais eu à me plaindre de toi. On a même pas eu le luxe de s'embrouiller. C'est pour ça que t'étais un peu mon chouchou (d'où l'appellation de chaton, si je t'appellais directement "chouchou" ça grillait ma couverture) et tu le savais. 

Je ne sais toujours pas comment quelqu'un que j'ai rencontré il y a si peu de temps (on se connaissait depuis 2013 environ, ce qui correspond à une éternité en temps internet et à une misère en temps réel) a pris cette place dans ma vie. Comment je pouvais si facilement discuter longuement avec quelqu'un au point que quand on se voyait "en vrai", c'était comme si on avait gardé les vaches ensemble. J'ai eu de sales pensées chaton. Je me disais "après tout on se connaissait pas, on parlait beaucoup oui certes mais...on passait du temps ensemble quand on se croisait en vrai oui certes mais...je devrais pas être triste et en colère, je devrais m'en foutre." La vérité, c'est que j'étais tellement contente de m'entrevivre avec quelqu'un de bien et de sincère que je t'ai attrapé comme une mauvaise habitude.  

J'étais tellement en colère que je n'ai même pas pris le temps de pleurer. Je préférais rager des heures dans mon lit jusqu'à tomber d'épuisement que de laisser ton rire résonner dans tête, ça aurait été trop insupportable. Autant que ce réflexe pourri de se dire "ah tiens, je montrerai ça à Sick quand il reviendra, ça devrait lui plaire" en lisant un article, ou de penser à ta joie quand tu verrais le bouquin dédicacé qu'une amie t'a ramené. J'avais envie de crier en voyant l'enthousiasme des gens revenant du Hellfest, de les secouer (alors qu'ils n'ont strictement rien à voir avec la choucroute) et de leur dire que toi qui bossais là-bas t'en es pas revenu, d'arrêter de me gonfler avec leurs photos et leurs sourires. En fait j'en voulais à quiconque souriait pendant que je serrais les dents. 

Le matin de tes obsèques, quand le jour s'est levé, quand les gens faisaient encore la fête autour de moi, j'ai discrètement (non) lâché la fontaine à morve dans le t-shirt d'une personne bienveillante. Qui ne te connaissait pas, qui me connait à peine. Et qui pourtant m'a dit exactement ce que j'avais besoin d'entendre. J'ai momentanément laissé de côté la colère, le dégoût, le désespoir. La vérité gagne toujours à la fin à ce qu'il paraît, mais à quel prix bordel...

La dernière fois qu'on s'est vus chaton, tu m'as généreusement offert du papier-bulle. (tu savais vraiment t'y prendre avec les meufs.) J'avais pas réalisé que tu en avais plus besoin que moi. Les Iskander, quand on a la chance d'en trouver un (ou de se faire trouver) il faut les chouchouter, les protéger, les envelopper de papier-bulle et bien serrer avec du Chatterton, qu'ils puissent se relever après s'être cassé la gueule, parce que ça pousse pas sur les arbres, des zozos dans ton genre. 

Tu étais fatigué de te ramasser. Tu t'es assuré que cette fois, tu ne te relèverais plus. Alors, je vais prendre ton sourire, tes p'tits dessins, nos souvenirs, nos fous-rires, tout bien emballer dans ce morceau de papier-bulle, et les garder. Je les ressortirai de temps en temps, et je mesurerai la chance que j'ai eu de m'entrevivre un peu avec toi. 

 

Et j'irai boire une bière au nom à rallonge à ta mémoire, mon chaton. 

 

Source. 

 

 

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Published by Ficus